26 Novembre 2010
C’est, l’estomac bien rempli, que je repris le chemin de l’après-midi. Il ne restait plus que trente-quatre clients à desservir. Ça serait assez vite terminé. Puis mon patron m’avait informé que je pourrais prendre congé lorsque j’aurai servi l’ensemble des clients de la journée. Étant donné que le temps défile rapidement, je pense finir ma livraison vers 16 heures.
Ce début d’après-midi fut comparable à un lévrier lancé dans sa course contre un innocent gibier. La seule différence avec ce chien de course, c’est que moi, je cours après le temps et non après la nourriture.
Le temps. Il nous faut – à nous les livreurs, respecter les délais en rapport à l’heure de commande des clients. À défaut, nous sommes avertis par le patron une fois, la deuxième c’est le licenciement sans conditions de la boîte.
C’est ainsi que j’achevai ma journée aux alentours de trois heures et demie, comme convenu. Une fois rentré à la pizzeria, mon patron m’informa que d’autres commandes étaient arrivées mais qu’elles se situaient toutes après 19 heures. C’est alors que j’échangeai mon scooter de travail contre celui qui m’appartient. Et c’est avec ce-dernier que je pris le chemin de l’appartement. Trois heures de repos, c’était comme si le bon Dieu m’avait distribué un peu de sa divine clémence. Si vous voyez ce que je veux dire ?
Comme une habitude, devenue une coutume rentrée dans mes mœurs, je composais sur mon téléphone portable, le numéro d’une gente dame récemment rencontrée.
— Bonjour, ici Jean-Alfred DUPENAY !
— Ici Évaline DELAMAIRE à l’appareil, j’écoute !
— Pendant que je bossais, il m’est venu une extraordinaire idée. Et si toi et moi allions au cinéma demain soir voir un film que tu choisirais ?
— C’est une géniale idée Jean-Alfred ! Mmmh… un film que je choisirais. Et bien, en ce moment, il y a bien un film à l’affiche que j’aimerais vraiment aller voir. Il s’agit d’Un vécu pour deux de Nina Granier. La prochaine séance est à vingt heures.
— Cela me convient. Et puis, comme je te l’ai dis, c’est toi qui choisis le film que nous regarderons ensemble. Tu as fait ton choix, nous regarderons donc ce film. On se donne rendez-vous vers sept heures et demie, devant chez moi ?
Elle acquiesça et reprit :
— Tu sais quoi, Jean-Alfred ?
— Oui ?
— Tu es un amour !
— Je t’en prie Évaline, tu en fais trop !
Sa dernière phrase me fit rougir comme une tomate. Ce qu’Évaline sembla remarquer, puisqu’elle me dit :
— Tu rougis Jean-Alfred ! Je le vois bien !
Je m’étonnai, elle m’expliqua que le timbre de ma voix m’avait trahi.
C’est donc, dans la bonne humeur que je repartis au boulot. Entre temps, j’avais donne libre cours à une de mes façades que je n’ai pas encore révélée à ma partenaire très particulière. J’avais fait durant un peu plus de deux heures, mon « geek » – comme le dise si bien les adolescents, à l’ordinateur. Après quoi, je repartis en quête de nouvelles commandes.
La soirée passa à… ou plutôt je ne la vis pas passer tant sa vitesse était rapide.
Ce soir-là, je dînai succinctement comme à mon habitude, et allai me pioncer de suite après, disons vers onze heures et demie du soir.
Arriva le vendredi, jour où l’on mange du poisson. Ce jour-là, je commençais ma journée à onze heures moins vingt. Je m’étais levé et avais déjeuné de bon cœur, en frétillant de joie à l’idée de voir un film avec ma petite Évaline d’amour.
Inutile de vous décrire ma journée. Tantôt les commandes augmentent soudainement – hausse tout à fait normale en temps de week-end, tantôt leur nombre reste dans ce que nous définissons – nous autres livreurs, une constante. Vu que cette constante est en perpétuelle évolution, le nombre des commandes oscille sans cesse.
Quoiqu’il en fut, je n’ai pas cessé de courir, et après le temps, et après les retardataires qui avaient commandés au dernier moment et qu’il fallait impérativement servir avant dix-neuf heures. En tout cas, ce fut une véritable prouesse technique d’avoir tout bouclé à temps pour sept heures du soir. En effet, mon Directeur avait prévu une demi-heure de plus pour la soirée. Mais voilà que trois clients décommandèrent in extremis. Je ne sais comment j’ai pu m’avouer être l’auteur d’un tel exploit, mais je suppose qu’en plus de ces décommandassions, la fluidité du trafic m’y a beaucoup aidé. C’est tout heureux que je rentrais à la Joe pizzeria, rendais compte de l’état des commandes à mon patron et rentrais chez moi, plus heureux que jamais. Entre temps, quelques clients s’étaient déplacés jusqu’à la pizzeria pour commander leurs pizzas. Mais, ô heureux fruit du hasard, c’était aussi l’heure où rembauchaient deux autres livreurs. Ils se chargeraient de desservir les clients restants.
19 heures et quart. Vite. Il faut que je me dépêche à me préparer. Oui. Je devais me faire beau pour emmener la gracieuse Évaline au cinéma. Ne sachant pas si elle aimait embrasser un homme moustachu, je conservai ma moustache et rasai le peu de poils de barbe qui avaient poussés ici et là. Je revêtis une éclatante veste mauve. Pour ce qui est du pantalon, je le choisis noir. Un petit peu de parfum Scorpio. J’étais prêt à passer une nuit de folie avec ma belle.
On sonna. Je sus dès lors qu’elle était là.
Je lui répondis que j’arrivais de suite, le temps pour moi d’emporter de l’argent et de verrouiller l’appartement. Je descendis les marches hâtivement. J’accélérai la marche, lorsqu’arrivé au rez-de-chaussée, je la vis. Elle était venue en moto.
— Comme tu peux le constater, je suis venue en moto. De cette manière, nous y serons plus rapidement. Tiens, je t’ai rapporté ton casque.
— Ah oui, merci.
Nous partîmes aussitôt vers un cinéma diffusant le film. Évaline me laissant une touche de surprise.
— Tu me réserve la surprise du lieu, ma chérie ?
— Oui !
Paris, de nuit je l’ai déjà dit, est une très belle ville. Une ville illuminée de toutes parts. Cette impression est amplifiée en moto, c’est-à-dire quand vous vous déplacez plus vite que d’ordinaire. Vous voyez alors les multiples couleurs qui ornent la ville fusionner. Là, réside le spectacle d’observer le mélange coloré.
Nous étions arrivés devant le Cinevog. C’est ainsi que s’appelait le cinéma où m’avait emmené ma compagne. C’était un local de taille moyenne qui se faisait une place entre deux luxueuses résidences aux façades du Second empire.
19 heures quarante. Le temps pour Évaline de mettre en place l’antivol de sa moto, et nous étions déjà dans la file d’attente. Dix personnes. C’est le nombre de personnes qui attendaient devant nous. Mais combien désiraient voir le même film que nous ? Nous verrions bien. Quatre films étaient à l’affiche du jour. Parmi eux : L’assassin au scotch de Daniel Béart, Sylvain le canari de Thomas Robert, Unvailavable story d’Élizabeth Hopkinson et enfin Un vécu pour deux de Nina Granier ; le film que nous étions venus voir.
Vint notre tour. Évaline voulut payer, je la convainquis de régler le prix de l’entrée à sa place. Simple élan de générosité !
— Salle n° 2, c’est sur votre droite, nous indiqua la guichetière.
Nous nous sommes dirigés vers la salle concernée et y sommes entrés sans trop de bruits. Nous nous sommes installés dans deux sièges situés à l’avant de la salle, puisque la majorité de sièges à l’arrière étaient pris.
Pendant le temps consacré à la publicité, nous nous embrassâmes seulement une fois, afin de ne pas trop éveiller la curiosité de nos voisins de derrière.
Et puis, la séance débuta.
Un vécu pour deux a été un très beau film racontant comment un homme et une femme – que rien ne rapprochait – ont vécus les mêmes évènements, ou du moins, des faits similaires. Nous sommes partis en quête de Mai 68 jusqu’au tragique tsunami de décembre 2004, en passant par l’incroyable chute du Mur de Berlin. C’est un film qui bien failli me mettre la larme à l’œil. Évaline, elle, en avait été émue jusqu’aux larmes. Des larmes de compassions perlaient de ses yeux. Nous nous étions tous deux identifiés à chacun des personnages. Elle s’était identifiée à la femme et moi à l’homme.
Nous sommes ressortis de cette séance très touchés par le réalisme du film.
Toutefois, Évaline sécha ses dernières larmes avant de prendre les commandes de sa moto.